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mardi 26 juillet 2011

L'usine


Après notre entretien avec Meriem Zeghidi, nous repartons à la gare centrale où nous attend Mohammed. Il doit nous conduire à l'usine où travaillent Sonia et Monia, nos deux ouvrières syndicalistes, à M'Hamedia banlieue sud de Tunis. J'ai tenu à voir de prés à quoi ressemble une usine française implantée dans la banlieue de Tunis. Elle ressemble bien sur à n'importe quelle usine située dans un noman's land, au bout de nulle part. Mohammed a tenu à nous accompagner car l'adresse n'est pas facilement trouvable. Nous montons tous les trois dans le taxi. Habituellement, il prend le bus comme toutes les ouvrières mais il préfère nous "épargner" cela.


Le taxi nous dépose devant une casse automobile. De chaque côté de la route des cailloux et du sable. Des arbres et arbustes sont alignés près d'énormes canalisations en béton. Je ne vois aucun bâtiment nulle part. Juste la route goudronnée et les voitures qui passent à toute vitesse. Mohammed emprunte à travers la végétation un passage discret qui semble avoir été modelé par les piétinements répétés des gens. Nous le suivons. Derrière cette barrière végétale se trouve en parallèle une rue bordée d'usines. Une rue qui se termine sur rien, une véritable impasse avec un unique trottoir pour une seule rangée de numéros face à la terre poussiéreuse fermée par les arbres. Une rue en plein cagnard, sans une once d'ombre face aux usines rutilantes sagement alignées les unes à côté des autres. Autour de cette rue étrange, il n'y a rien. Aucun commerce, mise à part la casse de l'autre côté, aucune vie mises à part les voitures qui passent. Abrités du soleil derrière un des murs de l'usine, nous attendons la sortie des ouvrières à 16h30. La sonnerie de l'usine retentit et nous voyons débouler dans la rue un cortège de jeunes femmes pressées de partir. Certaines rient et parlent entre elles, d'autres pressées de rentrer marchent vite, seules et silencieuses. Sonia et Monia arrivent enfin. Mohammed nous quitte et nous le remercions chaleureusement. J'aimerais faire les portraits devant l'usine. Je tâte le terrain près de la sortie où se trouvent les gardiens. Ils rigolent en me voyant faire et réclament une photo pour eux. Plutôt sympas et bon-enfant. Puis nous allons vers le bâtiment de verre où se trouve l'administration de l'usine.

De gauche à droite : Monia, Sonia et... l'homme à la blouse blanche
 Le bâtiment blanc et bleu reflète le ciel bleu. Perversité de la transparence à tout prix, transparence dans un seul sens où finalement rien ne transparaît. Transparence de la tour de contrôle qui observe sans être vue. Il est probable que l'on va finir par nous repérer. Cela arrive très vite. Dans mon objectif, je vois l'homme à la blouse blanche surgir à l'arrière-plan. Je continue de prendre les photos tandis que la silhouette grossit à l'intérieur du cadre. Lorsque j'entends sa voix qui m'apostrophe, je lève la tête de mon appareil photo. "Bonjour, qu'est-ce que vous faites, là?". Je réponds que nous sommes françaises et que nous faisons un article sur les femmes en Tunisie. Ce chef d'atelier me fait sentir que cela ne lui plaît guère. Quel article? Quel journal? Quel sujet? Je réponds poliment. Il demande à ce que l'article lui soit envoyé par mail. Sa demande ressemble davantage à un ordre. Il écrit son mail sur mon carnet et nous regarde partir. La séance photo est terminée. Pour notre entretien croisé, Sonia et Monia nous emmènent, Monika et moi, dans leur café préféré en plein centre de Tunis sur l'avenue Bourguiba.

La fille de l'ATFD

Nous avons rendez-vous avec Meriem Zeghidi au fameux Café - jaune - du Théâtre, en plein centre de Tunis. Nous l'avons croisée ce week-end à Mahdia durant les Assises pour la constitution où elle intervenait en tant que membre de l'ATFD. Comme la plupart des militantes, son emploi du temps est serré. Elle nous rejoint donc juste après avoir mangé avec son enfant auquel elle essaie de consacrer un peu de temps malgré son planning surchargé... A 32 ans, Meriem qui a étudié aux Beaux-arts de Tunis, reprend des études en Arts plastiques. Mais ses activités militantes font partie intégrante de sa vie depuis toujours. Fille et petite-fille  de féministes tunisiennes, Meriem parle avec fierté de sa grand-mère maternelle Gladys Adda, fondatrice du Mouvement Féministe Autonome au sein du PC dans les années 50 : "Elle a fondé l'Union des Femmes Tunisiennes (UFT) qui a existé avant et après l'indépendance.". Le côté paternel n'est pas en reste d'un point de vue militant : père et grands-père syndicalistes, ce dernier Georges Adda, dirigeait le PC avant l'indépendance. "Ce sont des valeurs qui m'ont été transmises : l'égalité, la non-discrimination...". Très tôt, Meriem suit ses parents dans les congrès : "Il n'y avait pas de gardes d'enfants à l'époque.". C'est peut-être pour cela qu'à l'adolescence elle fait un rejet du militantisme. De courte durée, cette phase de "rébellion familiale" abouti à un véritable engagement : à 20 ans, elle demande son adhésion à l'ATFD. "Je connaissais déjà toutes les femmes de l'association, c'étaient des copines de mes parents! Je suis la fille de l'ATFD ! " s'exclame-t-elle en riant.
Au local de l'ATFD
Mais revenons au militantisme de Meriem. Après un séjour de 4 ans en France, elle revient à Tunis. L'ATFD cherche alors quelqu'un qui prenne en main le Centre d'écoute et d'orientation des femmes victimes de violences (CEOFVV), actuellement l'unique centre d'aide aux femmes dans toute la Tunisie! "Sous Ben Ali, il existait l'Union Nationale des Femmes Tunisiennes (UNFT) avec un centre pour femmes battues. Mais il n'y avait que 60 lits et l'argent était détourné. La directrice ouvrait les portes du centre quand elle en avait envie. ça me révoltait! Elles accueillaient les femmes battues et la première chose qu'elles faisaient c'était ... d'appeler leur mari! Pour une sois-disant séance de réconciliation. Le centre était un organe du parti, l'homme se sentait soumis et disait ce qu'on voulait entendre mais une fois rentrés à la maison, il se vengeait deux fois plus sur sa femme. Les femmes de ce centre avaient un discours destiné à faire revenir la femme vers son mari même s'il était violent. Elles disaient "C'est ton mari, ton homme, c'est comme ça...". Une démarche à l'inverse de celle de l'ATFD qui a manqué de moyens pendant longtemps. "Notre approche est féministe et solidaire. On pratique l'écoute, le soutien psychologique, l'orientation juridique, on a des avocates qui prennent en charge les femmes, les accompagnent au tribunal. Il y a un accompagnement social. Nous faisons les contacts avec les institutions, les délégué(e)s à l'enfance. Certains sont très compétents mais nous préférons suivre quand même l'affaire jusqu'au bout pour ne pas qu'il y ait de dérapage ou de laisser-aller." Les actions de l'ATFD sont multiples : en 2004 elles gagnent la campagne pour faire reconnaître le harcèlement sexuel (et nous savons grâce à nos différentes rencontres avec Sonia, Loubna etc... à quel point les conditions de travail sont difficile pour les femmes). Meriem nous explique que la loi votée n'est pas complète : "La femme doit prouver le harcèlement sexuel et si le juge pense que l'agresseur est innocent, la femme est poursuivie pour faux témoignage.". De plus, on constate que les femmes, comme partout, n'osent pas porter plainte : "c'est très difficile pour les femmes de porter plainte car elles reçoivent des menaces de la part de leurs supérieurs hiérarchiques. Évidemment, les hauts responsables étaient tous liés au pouvoir par la RCD... La politique c'était juste une mafia. Le monde du travail est très difficile pour les femmes, en plus on ne reconnaît pas leurs compétences. Les hommes ont davantage la possibilité d'être dans le champ public, ils n'ont pas de tâches liées au foyer, aux enfants..." Et Meriem conclut avec cette phrase qui nous laisse songeuses : "Finalement, les femmes ont été moins proches du pouvoir et de fait elles se sont moins salies ..."

Au local de l'ATFD
La révolution :
"La révolution a permis aux féministes de pouvoir parler, de pouvoir tenir un congrès dans une salle avec des invité(e)s comme les 3-5 juin. Avant, on ne pouvait pas. Les congrès se tenaient dans nos locaux, sans pouvoir inviter de gens. On n'avait pas le droit d'avoir des salles publiques ni dans des hôtels." (Je repense à notre étonnement concernant le lieu choisi pour mettre en place une constitution à Mahdia.) "On a appelé pour la manifestation contre les violences et pour la liberté d'expression.C'était difficile car à Kerouan on a été attaquées par les anciennes militantes de l'UNFT. On avait monté les gens contre nous, ils nous attendaient en scandant "Dégage! Dégage!". On leur soufflait à l'oreille qu'on était des femmes dépravées, qu'on n'avait pas d'hommes à Tunis, qu'on allait dépraver leur femme et leurs filles... Il y a beaucoup de manipulations et les gens ont peur. Ils n'ont pas envie de revenir en arrière. Dès qu'on leur dit quelque chose, ils réagissent..."
Meriem répond à nos questions concernant les féministes tunisiennes et leurs liens avec la diaspora française (voir l'article rédigé avec Monika pour Presse et Cité). Elle retrace un peu l'histoire du féminisme tunisien et arabe et évoque le réseau féministe Aïcha dont l'ATFD fait partie depuis quelques années. L'association est également présente au sein de la Marche Mondiale des Femmes (MMF). "On a fait la marche en février 2011 avec les slogans de la MMF, avenue Bourguiba. On était 2000 personnes!" Nous constatons que le réseau international féministe est bel et bien présent et actif en Tunisie!

lundi 25 juillet 2011

La révolution à Tebourba


Tebourba se trouve à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Tunis. C'est une petite ville de 26 000 habitants tournée vers l'agriculture. Souad et Loubna nous racontent de quelle manière elles sont "montées" à Tunis pour manifester et la désapprobation qu'elles ont rencontrée. "On est montées à Tunis vers le 12 janvier pour la révolution et le 14 février pour participer à une grande fête sur l'avenue Bourguiba organisée par le biais de facebook. Mais beaucoup de gens étaient contre la manif et nous disaient de ne pas y aller. Certains nous ont même engueulées. Au début les parents ne voulaient pas mais on partait le matin et on revenait le soir." Pourtant elles font partie des manifestant(e)s le fameux jour de la chute du dictateur : "Lors de la manifestation du 14 janvier tout était normal. Mais des gens (peut-être de l'extérieur) ont commencé à jeter des pierres sur les policiers qui ont frappé les manifestants. On sait qu'il y a des gens qui s'inscrivent sur facebook pour ensuite dénoncer les personnes. Ce sont des méthodes de Ben Ali."


Lorsque Loubna nous raccompagne à la station de bus, je remarque au loin un bâtiment aux murs noircis et abimés. Loubna nous explique qu'il a été brûlé durant la révolution. Je m'avise que depuis mon arrivée en Tunisie, je n'ai pas remarqué de traces visibles de la révolution - mis à part les militaires et les barbelés présents dans le centre de Tunis - sur les murs ou les bâtiments. Nous nous rapprochons du bâtiment car je voudrais faire des photos. L'immeuble a l'air abandonné. Sur le côté, un portail ouvert donne sur une cour. Loubna me déconseille d'entrer. A peine arrivées, nous apercevons deux militaires qui montent la garde nonchalamment. Tant pis, je contourne le bâtiment au style colonial. Un camion agricole arrive à toute vitesse transportant des femmes à l'arrière, sûrement des ouvrières. En nous voyant, elles nous crient joyeusement "bonjour" et font de grands signes de main en s'esclaffant. Elles ont vu mon appareil photo dans cette ville qui n'est pas spécialement une destination touristique. Je rigole avec elles et les prends en photo, à l'arrache! Elles sont ravies et moi aussi : elles ont contribué à détendre l'atmosphère...

Les deux soeurs (Tebourba 2)

De gauche à droite : Loubna et Souad
Nous franchissons le seuil de la cour. Les murs annoncent les formations proposées par "L'académie TECH WIN" avec de jolies lettres peintes en arabe et en français. Informatique, langues vivantes etc... Dans les locaux, nous sommes accueillies par Souad qui nous amène des verres de jus de fruit rafraîchissant dans le bureau. Il est midi et il doit faire plus de 35 degrés dehors...

Chacune dans son fauteuil, Loubna et Souad, respectivement 30 et 34 ans, nous racontent leur parcours de combattantes pour créer leur propre entreprise de formation. 
Après des études de comptabilité, Loubna a travaillé dans des cabinets comme experte comptable. Sa soeur Souad, diplômée d'une Maîtrise en finance et commerce économique a suivi des stages dans des administrations étatiques. Toutes les deux voulaient déjà créer leur entreprise. "Rester 8 heures dans un bureau sans rien faire pendant 20 ans..." ce n'était pas pour elles. Mais au début, les parents ont peur de ce choix et tentent de les décourager tout comme leur frère. "Ils ont peur de la responsabilité qu'on a..."


Il y a aussi autre chose qu'elles ne diront pas immédiatement... Ce n'est que vers la fin de notre entretien que Souad ose évoquer le harcèlement sexuel "banal" qu'elles ont subi, comme beaucoup de femmes, au sein de leur travail. "Dans le travail, les collègues hommes ne t'aident pas. Avec la plupart des chefs d'entreprise que j'ai rencontrés c'était difficile : ils essaient de coucher avec toi, t'invitent à boire un verre chez eux, ils te draguent en continu. Ils savent que les tunisiennes veulent travailler... Il existe une loi sur le harcèlement sexuel mais personne ne fait de procès car les frères, la famille vont te dire que tu n'as qu'à rester à la maison..."
Le père des deux soeurs, ancien maçon indépendant, a fini par accepter le projet de ses filles. Aujourd'hui il les soutient et va même jusqu'à "leur rappeler leurs rendez-vous professionnels". Pourtant Souad et Loubna n'étaient pas au bout de leurs peines. Après avoir réalisé une étude de marché sur leur secteur, elles ont déposé un dossier d'aide auprès de la Banque Tunisienne de Solidarité. Le crédit d'aide aux jeunes est accepté mais elles se heurtent aux méandres de l'administration. "Quand tu veux avoir des papiers dans une administration, normalement c'est tout de suite, mais si tu es une femme, l'employé te regarde, il t'invite à boire un café etc... Si tu refuses, il te donne ton papier un mois après. A cause de cela on a préparé nos papiers toute une année..."
Maintenant qu'elles ont monté leur propre entreprise, elles ne subissent plus la pression sexuelle des chefs qui "draguent". Elles s'entendent à merveille pour mener leur entreprise comme deux soeurs mais surtout comme deux amies. "Si l'une de nous n'a pas envie de travailler, elle peut sortir aller boire un verre. C'est un contrat entre nous depuis le début". Pourtant les deux soeurs sont plutôt des bosseuses. Elles travaillent quasiment tous les jours, ne comptent pas leurs heures et adaptent régulièrement leurs offres. "Au début, on faisait juste l'informatique et le secrétariat, puis on a proposé des cours de français et d'anglais. Car on a remarqué que les employés tunisiens ne sont généralement pas bon en informatique et en langues. On a fait venir des profs qu'on embauche grâce aux contrats aidés par l'état à 50%. [ l'équivalent en France des emplois aidés. NDA] Ensuite, on a donné des cours de peinture sur soie, sur poterie et sur verre, pour un public essentiellement féminin. Ce sont des femmes qui veulent avoir de l'argent de poche en faisant du travail à domicile. Aujourd'hui on a arrêté ces cours et on travaille nous-mêmes la peinture sur objets pour les vendre. L'entreprise marche à 50% sur les cours et 50% sur la vente des foulards et poteries. On cherche le succès avant le profit."

Le choix d'être leur propre patronne, les deux sœurs en assument autant les avantages que les inconvénients. Et lorsque je les interroge à propos de leur situation amoureuse, elles répondent à l'unanimité qu'elles n'ont pas de mari : "c'est un choix!". Je n'ose pas aller plus loin dans mes questions car je sais que les relations hors-mariage sont très mal vues en Tunisie pour les filles. "On a pensé d'abord à réaliser notre projet professionnel avant le mariage. Les amies pensent d'abord à avoir un mari. Beaucoup de copines ont regretté d'avoir d'abord cherché le mari  car avec les enfants, c'est plus difficile après. Beaucoup ont des maîtrises et travaillent comme serveuses ou coiffeuses... En plus, il n'existait pas d'allocations chômage avant la révolution." Heureusement que la famille de Souad et Loubna est très présente. Elles logent chez leurs parents et le midi peuvent profiter du repas familial préparé par leur mère, femme au foyer. On pourrait presque parler d'une entreprise familiale! "On a pris le caractère de notre père", lequel avait son propre commerce de maçonnerie. Les deux frères travaillent eux aussi à leur compte sur les marchés. Seule la grande soeur est salariée dans une entreprise française et ... sous-traitante d'Airbus. Monika et moi expliquons notre étonnement "nous devons justement rencontrer demain une ouvrière qui travaille dans cette entreprise." Mais la grande soeur de Loubna et Souad ne travaille pas sur le même site que Sonia, notre jeune ouvrière. Il y a donc peu de chance qu'elles se connaissent. 

A suivre très bientôt...

Erriadh-Tebourba


 

Erriadh, Borj Cédria, Gouvernorat de Ben Arous... Banlieue sud de Tunis. Environ une heure de train, cela dépend des fois, pour rejoindre la capitale. La banlieue sud est plutôt populaire. Dans les wagons à la chaleur étouffante, les portes et les fenêtres ne se ferment plus et c'est tant mieux. Un jour, un contrôleur nous a recommandé d'aller dans les premières classes même si nous avions des billets de seconde. Il nous a vaguement indiqué "c'est par là" mais nous n'avons jamais trouvé. De toutes façons, nous n'avons jamais perçu de différence d'un wagon à l'autre. Alors nous sommes restées où nous étions. Dans ce train bruyant, grinçant, brinquebalant et convivial, il semblerait que nous sommes tous en troisième classe. Et c'est très bien.

 

 Arrivées à Tunis, il nous faut prendre le car pour Tebourba, petite ville au nord-est. Il y a les "TUC", confortables et les autres... On prend le premier qui vient sans trop savoir : on a déjà perdu assez de temps et et nous avons rendez-vous avec Loubna et sa soeur Souad dans les locaux de l'entreprise qu'elles ont créée ensemble dans leur ville natale. Le car dans lequel nous avons pris place pour une très modique somme est constitué d'une "carcasse" de bus parisien, ceux qui possèdent deux parties reliées par une plate forme tournante. Sauf qu'ici, le véhicule est réduit à son plus simple appareil... La plate forme rotative dévoile son squelette sans fioriture et laisse entrevoir le bitume de la route défilant à toute vitesse. On s'accroche où l'on peut dans les virages. Le paysage s'embellit au fur et à mesure et le vert est de plus en plus présent... Nous entrons dans la campagne.

Tebourba, terminus, nous descendons. Loubna vient nous chercher. Le centre ville de Tebourba est plutôt animé, des stands de marchandises alimentaires ou autre sont installés le long des rues. Loubna nous explique qu'avant la révolution, il était strictement interdit de vendre dans la rue. Mais depuis la chute de Ben Ali, les stands ont fleuri comme des herbes folles. "Pour le moment, rien n'est régulé et c'est un peu le bazar" avoue-t'elle l'air embarrassé. J'ai une pensée pour le jeune vendeur des rues Mohammed Bouazizi immolé le 17 décembre 2010 après s'être fait arrêté pour vente illicite... Aujourd'hui, la rue a largement pris sa revanche...

A suivre...

dimanche 24 juillet 2011

La finale (Mahdia 5)

Tout le monde a un peu de mal à émerger ce matin. Il faut dire qu'écrire une constitution en trois jours n'est pas des plus reposant même si cela se passe tout près d'une immense piscine multi-bassins et à deux pas de la plage... Hédi, un jeune trentenaire franco-tunisien nous a rejoint la veille. De père tunisien et de mère française, né et ayant grandi en France, il n'avait pas mis les pieds sur le territoire tunisien depuis 10 ans. "Trop anxiogène" m'avait-il dit au téléphone. Mais après la révolution, il a voulu retourner au pays, sur les traces de sa famille paternelle. Il est décidé à participer activement à la mise en place de la nouvelle démocratie tunisienne. C'est pourquoi il fera partie du débat de cette journée malgré ce qu'il considère comme un handicap : il ne parle pas l'arabe. Pourtant d'après la loi tunisienne, la nationalité tunisienne lui est automatiquement léguée par son père. Cette situation particulière (mais qui doit sûrement toucher beaucoup d'enfants de la diaspora) permettra au cours de la journée d'alimenter le débat concernant la citoyenneté tunisienne. Et de redéfinir la question récurrente : Que signifie être tunisien? Mais aussi : Quel rôle peut jouer la diaspora dans l'élaboration de la constitution tunisienne? Quelle est la place de l'émigré tunisien mais aussi de l'immigré, celui qui décide de faire sa vie en Tunisie sans avoir aucune racine tunisienne? Ces questions font également partie de la mise en place de la constitution et susciteront des débats passionnés.

La grande salle :
Durant ces deux jours, une séance plénière concernant le rôle de la société civile s'est tenue dans la grande salle de conférence. J'y suis allée régulièrement car c'était le seul endroit avec un accès wifi qui me permettait de mettre à jour mon blog. Lorsque certains parlaient en français durant les débats, j'en saisissais certains enjeux. J'ai remarqué la méfiance envers tout parti politique, quel qu'il soit, revenir régulièrement durant les discussions. Comme si la mascarade politique mise en place par Ben Ali avait définitivement décrédibilisé la notion même de parti, associée à celle de corruption. Pourtant nous sommes de plain-pied dans la politique au sens noble et premier du terme, lorsque les associations regroupées autour du "manifeste du 20 mars" décident de redonner la parole au peuple pour mettre en place une constitution.

En ce dimanche 23 juillet, nous sommes à nouveau réunis tous ensemble dans la grande salle. Le but de cette dernière journée est d'une part de présenter le résultat du travail de chaque atelier, d'autre part d'en débattre et de voter pour la mise en place du texte final. La séance débute : "On a constaté avec les différents ateliers, que le peuple peut écrire sa propre constitution."

"Les associations post et pré-révolution se sont réunies pour instaurer un réseau de citoyenneté pour une constitution. Les objectifs du réseau sont : de promouvoir la culture, la participation citoyenne et les valeurs de citoyenneté (...), de porter les acquis de la révolution (...), d'instaurer des "garde-fous" pour que les institutions (élues ou non) soient contrôlées (...), de promouvoir et garantir tous les droits humains."
Et aussi : "... de vulgariser le texte de la constitution en le traduisant en dialecte tunisien. (...) Il faut faire des formations pour expliquer aux gens les défis de la constitution, les mobiliser sur l'importance de leur participation (...), utiliser tous les médias possibles pour des campagnes de sensibilisation afin de promouvoir ce projet..."


Avant de passer aux textes de conclusion rédigés par chaque atelier, plusieurs remarques sont évoquées :
"Chaque atelier a écrit son propre texte qui peut contenir des opinions en contradiction avec d'autres ateliers. Il reste donc un travail à faire pour coordonner les différents textes.
De plus, il y a eu des choix sur le régime politique ou judiciaire qui étaient différents. Tout cela reste à travailler. (...) Néanmoins, des principes généraux se retrouvent dans chaque atelier : la notion de démocratie et le principe de la liberté."
Chaque rapporteur/euse expose alors le résultat de l'atelier auquel il a participé. Je ne recopierai pas ici les compte-rendus qui sont consultables sur internet. De plus, beaucoup d'exposés ont été très longs et faisaient parfois le détail de chaque article écrit et voté en atelier et chaque notion débattue. Alors que les assises étaient censées se terminer à 12h30, nous étions encore à 13h00 dans la grande salle, sans climatisation celle-ci ayant été coupée, et seuls 4 ateliers sur 9 avaient exposé leur compte-rendu. Les participants les plus endurants et ceux qui à l'inverse de nous n'étaient pas dépendants des véhicules des autres pour rentrer seront restés jusqu'à la fin de la journée.

samedi 23 juillet 2011

Les ateliers (Mahdia 4)

"Qu'est-ce qu'on veut et qu'est-ce qu'on peut?"
 "A partir de la question de la dette, il faut poser la problématique de la démocratie qui serait d'ors et déjà ligotée par les accords."
Paroles de Fathi Chamkhi avant l'atelier 9.


A gauche, la liste des 9 ateliers. Seul le n° 9 est écrit en arabe...
Dès 09h00, les ateliers de travail se mettent en place. Comme il n'y a qu'une seule salle de conférence et neuf ateliers prévus, chaque groupe aménage comme il peut son espace au sein de l'immense hall. Fidèles au rendez-vous, Monika, Renaud, Achille et moi-même nous rendons dans celui de l'atelier "Souveraineté populaire" animé par Fathi et auquel nous avons, à notre petite échelle, contribué. Nous y retrouvons Meghda et Azza Chamkhi respectivement femme et fille de Fathi. Nous attendons tous que les personnes inscrites arrivent. Mais à 10h00, toujours rien. Fathi et Mokhtar ont sorti les drapeaux et les banderoles à l'effigie du RAID, d'ATTAC et du CADTM. Chacun s'affaire à mettre en place pancartes et tissus, à préparer des affiches en arabe et en français, afin de visibiliser l'atelier et de prévenir les participants que l'atelier va commencer. Monika et Azza, en véritables harangueuses, sillonnent les allées du restaurant dans l'espoir de ramener quelques traînards du petit-déjeuner. Il s'agit presque d'une sorte de mini-campagne, Azza arborant l'affiche avec l'inscription de l'atelier et Monika hélant les militant(e)s reconnaissables grâce au bracelet rouge attaché au poignet. Encore une fois, je constate à quel point les femmes sont toujours très actives aux côtés des hommes...
Les personnes arrivent au fur et à mesure...
Dans un coin plus visible, une table de librairie a été mise en place et à différents endroits on a scotché des feuilles fléchées indiquant l'atelier. 
Où sont les gens? Dorment-ils encore après avoir fait la fête? Mangent-ils encore? Se baignent-ils? Peut-être n'ont-ils pas trouvé l'atelier et découragés sont allés voir ailleurs? Un moment de découragement envahi notre petite assemblée francophone. On se dit que si ça commence comme cela, l'avenir de la Tunisie est mal parti... Heureusement, les médias sont présents et profitent de la disponibilité de Fathi pour l'interviewer. Celui-ci se montre très à l'aise devant micros et caméras. Il a l'habitude et maîtrise très bien son sujet et son image. Il sait par coeur son discours sur la dette et semble également bien connaître les aléas du travail de militant... Finalement, les gens arrivent petit à petit et finissent par former un groupe conséquent et très actif dans le débat.


Fathi ouvre l'atelier "souveraineté populaire" par un exposé d'une vingtaine de minutes : "Le régime contre lequel le peuple s'est révolté est toujours en place. Les bases en sont la domination étrangère impérialiste. (...) La grande question est le droit du peuple tunisien de décider de son avenir en toute souveraineté. (...)".

A droite, Amira Dkhil de l'Organisation Tunisienne de Citoyenneté (OTC)
Puis il aborde la question des investissements étrangers avant de continuer sur les trois axes de son discours :" La question de la dette est aussi une question politique. D'un côté on prétend que la dette finance la Tunisie, de l'autre qu'elle fait sortir l'argent. C'est la Tunisie qui finance l'étranger et non l'inverse. La Tunisie a plus donné d'argent qu'elle n'en a pris. Les créditeurs contrôlent le pays. L'investissement direct étranger n'est pas neutre. C'est l'investissement des états qui fait le tri dans les régions qu'ils considèrent bénéfiques ou non. Ce tri est le résultat de cette interférence des forces impérialistes. Des choses ont été imposées qui ont vidé la souveraineté nationale de son contenu. A commencer par le programme d'ajustement structurel. (...) 


Fathi Chamkhi aborde la question de la "dette odieuse" : "Sous Ben Ali il y a eu des accords non légitimes auprès du peuple qui protègent les investisseurs étrangers. (...)" Fathi relève : " Les questions relatives à la dette sont absentes de la scène après la révolution. Mais pour que le peuple puisse être libre il faut qu'il soit autonome." Puis il conclut : "Dans l'Histoire, il existe peu d'expériences où le peuple a directement contribué à l'écriture de sa constitution. La constitution n'est pas uniquement technique. Il s'agit aussi de questions sociales, des intérêts du peuple."


Le débat est ouvert. Les personnes présentes n'ont qu'une journée pour proposer un texte de contribution pour la constitution. C'est court. Mais chacun et aussi chacune exprime ses idées, pose des questions, fait avancer le débat.


Amira Dkhil de l'Organisation Tunisienne de Citoyenneté (OTC) a également rédigé un résumé de l'atelier.
Les participants travaillent dur toute la journée malgré la chaleur et la fatigue...

vendredi 22 juillet 2011

La préparation, une histoire de langue (Mahdia 3)

Lorsque j'avais 15 ans, je voulais apprendre l'arabe. Je vivais près d'un quartier populaire du 18° arrondissement de Paris, à forte population maghrébine et j'avais passé mon enfance à Montreuil, dans le "neuf trois". La langue arabe était familière à mes oreilles depuis longtemps. Mais à l'époque il n'existait qu'un seul lycée proposant cette option et il était loin de chez moi. J'ai donc abandonné. Pourtant j'étais persuadée qu'un jour ce serait à nous, français, occidentaux, d'apprendre cette langue que j'entendais pratiquer par des personnes dont j'admirais le bilinguisme.

La question de la langue n'est pas anodine. Ici, nous côtoyons des personnes impliquées dans des associations, issues des classes moyennes, dont beaucoup travaillent dans l'enseignement. Il nous paraît naturel de les entendre parler français avec nous. Pourtant, la veille de son intervention à Mahdia, Fathi Chamkhi nous fait part de sa réflexion : "Je vais faire un speech pour présenter un atelier intitulé "La souveraineté populaire" et le texte que j'ai écrit et que je distribue aux participants est rédigé en ... français! Il y a un problème! C'est incohérent!".


Se réapproprier sa propre culture, sa "souveraineté", passe bien entendu par la langue (et la langue française, imposée au peuple tunisien est celle du colonisateur). L'acte politique et culturel est posé : il est décidé que les textes ainsi que le débat seront en langue arabe même si la majorité des personnes présentes parlent français (Voir billet n°9 : Le bottin). Je remarque que cette question est récurrente notamment dans d'autres ateliers. Par exemple, durant l'après-midi, certains invités ont dit leur présentation en français et cela leur a été reproché. Car ça pénalise les personnes qui ne maîtrisent pas bien cette langue. L'arabe est la langue du peuple. A contrario, on a pointé le fait que l'un des intervenants avait parlé en arabe...littéraire. Cette langue qui permet aux arabes de différents pays de communiquer entre eux, quelque soit leur nationalité provient de l'arabe classique pré-coranique. Mais chaque pays possède son propre dialecte arabe. Généralement, les tunisiens parlent entre eux l'arabe tunisien. J'essaie - parce que l'on a toujours besoin de se référer à quelque chose que l'on connaît - de comprendre en comparant l'arabe littéraire au latin. Si la pratique du latin s'était perpétuée, les Européens du sud-ouest pourraient communiquer entre eux sans problème tout en parlant chacun leur propre "dialecte" latin...
Finalement, le texte de Fathi a été traduit et distribué en arabe
"Atelier 9 : Souveraineté populaire"

Ce vendredi soir, nous participons à l'élaboration de l'atelier 9 : "Souveraineté populaire" organisé par Fathi. Chacun apporte sa petite pierre à ce futur édifice que sera la constitution tunisienne. Chacun, avec sa propre expérience de tunisien, de français et même de réfugié politique ivoirien en la personne de notre ami Achille. Nous partageons le sentiment qu'ici tout est à faire, tout est à construire. Fathi a souhaité que nous participions (Renaud, Monika, Achille et moi-même) à son atelier bien que l'organisation du congrés ai souhaité que seuls les tunisiens puissent participer à l'écriture de leur constitution. J'arrive à comprendre leur point de vue, mais Fathi s'insurge : "Je me sens plus proche de vous que de mes propres voisins! Je suis internationaliste, je ne veux pas de frontières entre les peuples. Qu'est-ce que ça veut dire être tunisien?". Et que dire des tunisiens émigrés, de ceux qui reviennent de temps en temps, de ceux qui ne sont pas revenus, de ceux qui sont nés ailleurs... Car nous apprenons que la nationalité tunisienne se transmet par le père. Un enfant né en France de père tunisien est automatiquement tunisien même s'il ne parle pas arabe et n'a jamais mis les pieds "au pays". A l'inverse, un enfant né de mère tunisienne...


Lorsque nous allons enfin nous coucher, nous savons que Mokhtar et Fathi travaillent encore sur la préparation de l'atelier n°9 intitulé "La souveraineté populaire".

Pendant que nous travaillons, les touristes rubiconds somnolent dans le hall de l'hôtel


La constitution (Mahdia 2)

Les chambres ne sont pas encore distribuées que nous devons nous rendre dans la salle de réunion située entre la boîte de nuit et le SPA (massages, hammam etc...). Il est 14h30 et une agitation bon enfant règne dans la salle. Tout le monde n'est pas encore arrivé malgré l'annonce faite au micro. Sur une petite table, différentes associations participantes ont déposé leurs dépliants d'information. Certains sont en arabe, d'autres en français et en arabe. J'y retrouve l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) et croise Meriem, féministe trentenaire que nous devons rencontrer pour une interview. C'est elle qui va représenter l'association durant ce week-end. Mais pour le moment, nous cherchons des chaises disponibles. Sur chacune d'entre elles a été disposé un sac contenant un calepin et un stylo à l'effigie du congrès "Pensons notre constitution". Tout est écrit à la fois en français et en arabe. 

Après quelques dizaines de minutes d'attente, l'avocate Dalila Hazgui prend le micro pour présenter la journée... en arabe. Et c'est tout à fait normal car nous sommes en Tunisie, qu'il s'agit d'assises nationales tunisiennes et que nous sommes en réalité une petite poignée de français à être présents... Azza, la fille de Fathi propose de nous traduire vers le français. Entre temps, un homme s'est présenté sur l'estrade. Nous ne comprenons rien à ce qu'il dit, mais le ton grandiloquent de son discours m'effraie un peu. Après les premières traductions d'Azza, nous comprenons que l'homme est un comédien : il file la métaphore avec humour et brio. Son idée conductrice est "La révolution d'une vache sur le taureau". Il s'agit en réalité d'un jeu de mot : la vache est celle que l'on traite, que l'on exploite, la métaphore du peuple tunisien. Mais, nous explique Azza, en arabe le mot "révolution" est très proche du mot "taureau" (Thaour pour taureau et Thaoura pour révolution). 

La chevelure d'Azza...
Certains traits d'humour nous échappent car la salle a l'air d'apprécier particulièrement le discours de l'humoriste. Les rires fusent fréquemment et Azza, sourire aux lèvres continue sa traduction : "Aujourd'hui, il y a encore des gens qui veulent qu'on se taise... Je réponds (...) Notre vache est une vache de dignité. Notre vache est un exemple pour le monde. RévolutionnairEs, le trône du taureau est vide... Il faut occuper la place temporairement sinon les choses vont partir dans tous les sens. Aujourd'hui on va fixer la carte de route. (...) L'histoire se répète, un peuple se révolte contre un taureau malgré l'oppression et les organes reproducteurs du Ministère de l'intérieur... Nous sommes déterminés à réduire tous les organes des taureaux...".

Azza traduisant à Monika
Couper les couilles des dictateurs plutôt que trancher les têtes... c'est une idée. A chacun sa révolution! Ceci est une métaphore bien sûr, ne l'oublions pas. Je ne ferais pas ici d'analyse de genre mais il est assez intéressant de voir à quel point la sexualité est présente même en politique. Le taureau, masculin symbole de la force et du pouvoir, face à la vache, symbole féminin du peuple faible et opprimé. Le spectacle suivant n'aura pas besoin de traduction car il est sans parole. Plusieurs personnages représentant différents stéréotypes sociaux (le vendeur de légumes, la femme voilée, l'étudiant, le riche, la femme libérée, le religieux etc...) défilent sous nos yeux et nous comprenons le geste final lorsque le jeune révolté finit par retourner sa veste devant le retour des puissants, suivi par les autres personnages.

L'avocate reprend la parole : "Nous avons présenté des spectacles pour redonner sa place à l'art et à la culture de notre pays qui étaient mourants..." Et je me dis que les français feraient bien d'en prendre de la graine car généralement l'art est toujours considéré comme la "cerise sur le gâteau", le loisir que l'on met tout à la fin (des grandes réunions, des médias etc...), lorsque les choses "sérieuses" ont été évoquées. Comme si l'art avait une place subalterne, comme si l'art n'était pas politique...

(> Parmi les intervenants de la journée : Le professeur Sadok Belaid, le philosophe Youssef Seddik, etc... )

Drôle d'endroit pour une rencontre (Mahdia 1)

Mokhtar nous emmène dans sa voiture direction Mahdia. Le Manifeste du 20 mars, l'Association Tunisienne pour l'action citoyenne (ATAC), l'Organisation tunisienne pour la citoyenneté (OTC) et le Rassemblement pour une Alternative Internationale de Développement (RAID ATTAC CADTM) ont décidé d'organiser une grande rencontre-débats dans cette ville afin d'écrire les bases de la nouvelle constitution tunisienne. Située à 200 km de Tunis, Mahdia comme la plupart des villes côtières, est axée sur le tourisme.

Après trois heures de route vers le sud de la capitale, toutes fenêtres ouvertes et transpirant comme dans un hammam, nous arrivons enfin à Mahdia. Nous dépassons le centre ville pour longer la côte où s'alignent les complexes hôteliers les uns à la suite des autres. Ils possèdent tous un petit morceau de plage privée. Quelques kilomètres plus tard, nous finissons par trouver le "Mahdia Palace". Après quelques mots échangés en arabe avec Mokhtar (qui fait partie du RAID, cela facilite les choses), le gardien nous laisse pénétrer dans ce sanctuaire touristique à cinq étoiles. Le lieu est immense et me semble d'un luxe tapageur. Je n'ai personnellement jamais mis les pieds dans un tel endroit. Dès l'entrée, nous croisons des touristes rubiconds : ce doivent être des allemands ou des anglais. Des familles tunisiennes bien apprêtées circulent également. Je suis un peu déçue : ces gens ne semblent pas mesurer l'importance de ce qui va se jouer ici ce week-end.

En pénétrant dans le grand hall de l'hôtel, nous sommes frappés par sa magnificence et son luxe débordant voire dégoulinant. Bien que de jolies peintures aux motifs arabisant décorent les grands piliers carrés en fausses boiseries, le stuc et le toc semblent régner dans les lieux. En avançant vers la baie vitrée, j'ai l'impression de pénétrer dans un énorme gâteau à la crème...

Nous sommes un peu désappointés de voir que la constitution la plus "à gauche" va naître dans un tel décor. Je ressens un profond décalage. Il me semble étrange de réfléchir sur la démocratie, la révolution, la dette, la souveraineté populaire... dans ce sanctuaire du tourisme. Mais les quelques amis tunisiens interrogés nous assurent qu'il n'y a là rien de choquant. Même s'il existe d'autres lieux, il est fréquent de louer des salles dans ce genre d'hôtel. De plus il était plus commode pour faire venir des gens de toute la Tunisie d'organiser les choses sur un site touristique plutôt qu'à Tunis. Et l'attrait du lieu permet d'attirer plus de personnes, et puis ça plaît aux jeunes... Pourtant lorsque nous croisons Mehdi, l'un des responsables de cette rencontre, il semble débordé par l'organisation. "On n'a pas l'habitude! On attend 500 personnes. Les autres partis ont téléphoné aux hôtels alentours pour leur dire de ne pas nous donner de chambres. S'il vient plus de gens que prévu, on ne saura pas où les loger!" explique-t-il l'air vraiment embarrassé sous son bonnet de rasta. Sa tâche est effectivement énorme et nous le verrons courir tout au long du week-end et s'assurer régulièrement du bon fonctionnement du congrès. 

 

jeudi 21 juillet 2011

La délégation

L'UGTT du gouvernorat de Ben Arous, ville très populaire de la banlieue sud de Tunis, est située dans un bâtiment au style tunisien. Des carreaux de faïence à dominante bleue décorent la cour d'entrée. Au premier étage, le bureau du Secrétaire Régional est impressionnant de solennité : c'est le plus vaste des bureaux de l'UGTT. Décoré de grandes tentures bleues, il est agrémenté de trophées qui côtoient les portraits d'hommes importants.
La délégation du syndicat de LaTelec arrive en s'excusant du retard : ils sortent tout juste d'un rendez-vous avec leur directeur qui s'est prolongé, les relations sont tendues. Chacun(e) s'assoit sur les canapés en cuir autour de la table basse. On nous apporte du thé à la menthe. On se présente. LaTelec est une entreprise française implantée à Tunis, spécialisée dans le câblage aéronautique. C'est un sous-traitant d'Airbus dont le seul client est... Airbus (implanté à Toulouse). La délocalisation en Tunisie a d'énormes avantages pour les entreprises françaises lorsque l'on sait qu'ici le SMIC monte à peine à 150 euros par mois.


Disposée sur deux sites autour de Tunis, la société emploie essentiellement des ouvrières qualifiées, les "câbleuses" et des contrôleurs. Les ouvrières travaillent à la chaîne dans des ateliers. Bien que la majorité ait fait des études supérieures, elles sont payées au SMIC tunisien. Pour accéder à leur poste, en plus de l'entretien, elles ont passé un concours d'entrée, effectué une formation dans l'entreprise et doivent parler français. En échange elles ont une demie-heure pour manger le midi, des heures supplémentaires obligatoires, des congés aux dates imposées selon les besoins du client (Airbus) quand on leur permet d'avoir des vacances... "Le syndicat a été créé en février 2011 mais c'était prévu bien avant!" m'assure l'une des déléguées. La révolution, elle, n'était pas prévue... Dès la création du syndicat, les ouvrières se mettent en grève. Leur visage s'animent et leurs yeux pétillent lorsqu'elles parlent de cette première action syndicale qui fut aussi leur première victoire. "Après une grève de sept jours, on a obtenu une augmentation de 66 dinar brut (33 euros) par mois!" expliquent-elles le sourire aux lèvres. Il circule entre elles la conscience d'une fierté partagée, une émulation dans la détermination et une confiance réciproque. Ici, le mot sororité semble prendre tout son sens. Sur les 7 déléguées syndicales, seules deux sont des hommes. On m'explique que l'entreprise embauche une majorité de femmes, en général assez jeunes. La moyenne d'age est de 30-35 ans. "Parce que les femmes sont plus malléables..." glisse Issam, le seul délégué masculin présent.
Mais la révolution semble inquiéter les chefs d'entreprise. Monsieur Mselmi, le secrétaire régional de l'UGTT précise : "Après la grève, le directeur a senti que les choses le dépassaient et il a voulu faire un sondage d'opinion au sein de l'entreprise pour connaître l'état d'esprit des employé(e)s vis à vis de celle-ci." En réalité, les questions et réponses du QCM mettaient en cause insidieusement l'existence du syndicat. Ce dernier a refusé de laisser faire.

De gauche à droite : Sonia, Aranssia, Mr Mselmi, Nahali, Monia, Issam et Rim
Sonia, la représentante du syndicat de La Telec et qui est à la base de sa création, était restée discrète jusqu'à présent. Elle s'anime alors pour raconter son combat avec le directeur. "Sonia a risqué son poste" assure Mohammed Mselmi. Suspendue de son travail durant deux semaines (non payées) puis mise en quarantaine pendant deux mois pour l'éloigner de ses collègues, elle est menacée de passer devant le conseil de discipline jusqu'à ce que la pression de l'UGTT permette l'annulation de celui-ci et sa réhabilitation à son poste. Tout cela pour avoir "osé" en tant que déléguée syndicale, porter la voix de ses collègues devant le directeur (français) pour s'opposer à la diffusion d'un questionnaire. Elle sort d'ailleurs de son sac le fameux questionnaire pour que je juge par moi-même. Je remarque qu'il est rédigé en arabe et en français. Elle pointe la question n° 5 :

- Qui peut parler pour moi ?
Cochez la ou les personnes que vous jugez le mieux capable de vous représenter :
  • Mon responsable direct
  • Le comité d'entreprise
  • Le syndicat existant
  • Un(e) de mes collègues
  • Un autre syndicat (CGTT)
Puis Sonia me montre le courrier, rédigé en français, qui lui a été envoyé par la direction... Il est édifiant!
  1.  - Expliquez pourquoi vous avez quitté votre poste de travail sans prévenir votre responsable et ce le 12/04/2011 vers 15h30?
  2. - Expliquez votre mauvais comportement envers la hiérarchie : (plusieurs noms sont cités).
  3. - Vous avez élevé votre voix.
  4. - Vous avez interrompu une réunion avec la direction.
  5. - Vous parlez d'une façon insolente dans l'administration.
Les raisons invoquées semblent bien minces comparées à la sanction reçue. J'ai l'impression désagréable de lire le courrier d'un directeur de lycée adressé à une élève. (De mauvais souvenirs me reviennent en mémoire.) Mais il s'agit ici d'adultes censés communiquer sur le même pied d'égalité. Or il n'en est rien. Les méthodes d'infantilisation envers les employé(e)s et particulièrement les employéEs sont pratiquées autant en France qu'en Tunisie. Sauf qu'ici se joue en arrière-plan les enjeux et méthodes de la colonisation française. Tout cela me dégoûte profondément.

Une chose cependant est profondément réjouissante : le questionnaire n'a pas été distribué. Sonia et ses amies ont gagné...

Pour lire  mon article consacré à la lutte de Sonia et Monia, cliquez ici


mercredi 20 juillet 2011

Wassila 3

Wassila nous invite à manger chez elle en attendant notre prochain rendez-vous. Professeure d'arabe avant d'être représentante syndicale, elle vit seule avec ses deux enfants dans son appartement de la banlieue sud de Tunis. En franchissant la porte d'entrée qui donne directement sur le salon, mon regard est immédiatement attiré par le portrait d'un homme au-dessus du canapé. Il s'agit du mari de Wassila, décédé il y a trois ans : "Ce n'était pas seulement un mari, c'était aussi un véritable compagnon. Nous étions à la fac ensemble, nous avons milité ensemble. C'était un véritable soutien".
Une grande tristesse envahit son visage. En plus de l'affection réelle pour son mari encore palpable dans la voix, elle raconte comment le fait de rester veuve est mal vu. "Vis à vis des voisins, je ne peux pas faire venir des amis, c'est mal vu en tant que femme seule, sauf si ce sont des couples ou un groupe d'amis mixte. Le gardien, un ancien du RCD me surveille jour et nuit. Je ne peux pas faire la fête et rentrer à 4 heures du matin, les voisins parleraient." Elle rigole : "Dans ces cas-là, je préfère carrément ne pas rentrer de la nuit! On ne va pas virer le gardien même s'il surveillait sous Ben Ali. Que veux-tu que l'on fasse? On ne peut pas virer tout le monde. Il faut bien qu'il ait un travail..."

 La pression sociale est encore très présente à l'égard des femmes. Et en tant que secrétaire adjointe régionale, Wassila est en contact permanent avec les tunisien(ne)s. " Je fais tout le temps attention à la façon dont je m'habille, surtout pour aller rencontrer les ouvriers. Je représente mon syndicat, c'est important la façon dont je me présente. Je dois pouvoir communiquer avec les ouvriers, ils me font confiance, et souvent la femme doit s'habiller d'une certaine façon chez eux. Sinon, ils me déconsidéreraient..."

Wassila 2

A peine arrivées dans le bureau de Wassila qui nous accueille comme d'habitude avec son sourire bienveillant, nous évoquons les nouvelles de la veille : le jeune garçon de 14 ans tué par un policier à Sidi Bouzid. Assise derrière son bureau, en apparence calme, Wassila nous fait part de son inquiétude : "On ne sait pas ce qu'il peut se passer... On a peur d'un coup d'état..."


Wassila estime que les femmes ne s'en sortent pas si bien à l'issu de la révolution. " Malgré les acquis des femmes dans le code du statut personnel (CSP), la mentalité n'a pas changé. Au contraire, ces dernières années, ça a régressé. Une femme célibataire (qu'elle soit veuve ou divorcée) est toujours mal vue. Les hommes ont une mauvaise vision des femmes et les femmes aussi envers elles-mêmes. Il y a une concurrence entre hommes et femmes. On accuse les femmes d'être responsables du chômage, de ne pas s'occuper assez de leurs enfants. Les islamistes proposent de donner une prime de chômage aux femmes pour les encourager à rester au foyer. Mais ce n'est pas dit officiellement. Durant la révolution, l'image des femmes mise en avant était plutôt celle de la mère ou de la femme du martyr. Pourtant elles ont subi toutes les différentes répressions. Bien sur, il y a eu aussi des femmes torturées et violées en prison mais ça reste un vrai tabou : on n'en parle pas".
Je demande à Wassila quelle est, selon elle, la spécificité du féminisme tunisien. "La condition  de la femme tunisienne n'est pas la même que dans d'autres pays musulmans arabes. Le statut du code personnel, en 1956, est un vrai acquis. Le problème de la polygamie ne se pose pas... Mais on a peur de la tendance islamiste qui peut revenir car ils ont un point de vue différent sur la morale notamment concernant la polygamie qui est permise par la charia." Je me rends compte à quel point les tunisiens se perçoivent d'abord dans le contexte arabo-musulman et non par rapport à un pays colonisateur comme la France par exemple. La comparaison se fait donc naturellement sur un niveau horizontal (pays arabo-musulmans colonisés) plutôt que pyramidal (pays occidentaux colonisateurs comme la France).
Dans les premières années de la dictature de Ben Ali, il était interdit de porter le voile. Les femmes se faisaient parfois arrêter dans la rue et emmenées au commissariat où on les obligeait à retirer leur voile et à signer un papier les engageant à ne plus porter le voile. Cette dictature anti-religion a été mise en place au moment où les islamistes représentaient un pouvoir suffisamment fort face à Ben Ali pour qu'il veuille les éradiquer. Wassila tente d'expliquer la situation : "Nous, on veut la Tunisie pour tous, moderne, démocrate. Notre problème n'est pas l'islam, c'est un faux problème. La vraie question est : que faire après la révolution, qui est un véritable acquis. Car il faut résoudre le problème du chômage, de la pauvreté, du déséquilibre entre régions, de la liberté et du respect de l'autre. Depuis des décennies, la société tunisienne a vécu avec l'islam et les autres religions. Il ne faut pas diviser les gens..."

mardi 19 juillet 2011

Le garçon de 14 ans

Hier soir, alors que nous sommes quelques uns réunis dans le salon de Fathi et Maghda, Mokhtar Ben Hafsa un ami de la famille annonce une nouvelle qu'il vient d'entendre au journal télévisé. Nous sentons l'émoi envahir les personnes présentes. Mokhtar nous traduit en français : à Sidi Bouzid, un garçon de 14 ans a été tué par un policier lors d'une manifestation cet après-midi. Nous nous approchons tous de l'ordinateur portable de Mokhtar, son outil de travail militant et sa source d'informations, pour en savoir plus. Le journal est diffusé en arabe, Maghda nous explique : "Normalement les policiers tirent des balles en l'air pour faire peur, mais là il a tiré sur le garçon, et il était suffisamment près pour le tuer sur le coup... La balle a traversé en diagonale le flanc jusqu'au coeur. Il l'a fait sciemment!" Une discussion s'ensuit : "De toutes façons, les policiers ne devraient pas tirer avec des balles réelles...", "Dans un mouvement de panique, on ne maîtrise pas son arme...", "Tuer un enfant si jeune, mon dieu!"...
Les policiers sont les mêmes que sous Ben Ali et il n'y a aucune raison pour que les individus aient modifiés en 6 mois, les pratiques de toute une vie. Pourtant, la révolution a permis aux policiers de créer leur propre syndicat, ce qui leur était interdit sous la dictature de Ben Ali. Mais il s'agit d'une petite partie du corps policier. Beaucoup pensent qu'ils ont bien tiré leur épingle du jeu lors de la révolution car leur salaire a été immédiatement augmenté. Contrairement à certains militaires qui ont refusés d'obéir au gouvernement et de tirer sur le peuple, les policiers ont toujours été sous les ordres de Βen Ali. Fathi m'explique que l'on ne connaît pas vraiment les raisons pour lesquels les militaires n'ont pas tiré mais qu'il est sûr que ce n'est pas par humanisme. Car à chaque soulèvement du peuple, les militaires n'ont jamais hésité à faire des centaines de morts.