Les montagnes qui se découpent en arrière-plan de Redeyef ont une longue
histoire. Elles ne resteront pas muettes longtemps...

Les dates se mélangent et les événements de 2008 semblent avoir été vécus
dans une sorte de précipitation stupéfaite. D’abord mouvement social pacifique
de la part des habitants qui souffrent du chômage et de la corruption, les
manifestations du bassin minier subissent injustement une répression féroce et
sanglante des milices de Ben Ali. Très vite, leaders syndicaux en ligne de mire
et militants sont arrêtés et torturés… Bechir, qui contribua à créer en 1987 le
premier syndicat de base des enseignants de la ville, lui-même instituteur et
militant, fut parmi ceux qui ont payé cher le prix de leur lutte. Sa femme
Leila fut parmi celles qui manifestèrent dans les rues de Redeyef en avril 2008
pour exiger la libération de son mari, de son fils Moudapher et de tous les
autres hommes de la ville. Il faut dire qu'ici à Redeyef, la lutte sociale est presque une tradition...
Je tente de reprendre le fil de l'histoire, de rembobiner le film, et je
regarde les montagnes qui se découpent en arrière-plan sur la ville de Redeyef,
comme si elles allaient me livrer leur secret. De la ville, étrangement le
paysage montagneux s’offre en apparence nu et offert à la vue de tous. Comment
est-il possible de se camoufler dans un paysage aussi vulnérable? C’est Bechir
qui doit me raconter, lui qui a si bien connu ces montagnes. En parcourant ensemble
la chaîne montagneuse le paysage semble provoquer en lui, peu à peu l’évocation
du souvenir.
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Vestiges d'un bâtiment français de l'administration des mines de phosphate laissé à l'abandon après la décolonisation |
Dans la voiture de Bechir, nous nous enfonçons dans les montagnes arides par
une route goudronnée pleine de crevasses. De la ville on imagine avec peine que
la montagne dissimule en son sein des recoins qui ont permis de tous temps aux
hommes de se cacher et de résister. Bechir me raconte que dès l'indépendance,
des résistants se cachaient dans ces montagnes pour échapper à l'armée
française. Durant la guerre d'indépendance de l'Algérie, des algériens
prenaient également refuge ici. Les flancs des montagnes gardent les traces des
obus lancés par l'armée française sur les résistants. Pourtant celles-ci
semblent inaltérables, de véritables forteresses naturelles.
Au fur et à mesure que nous serpentons dans les plis du paysage ocre jaune,
Bechir semble lui aussi refaire le parcours de ces jours d’avril 2008.
« La journée, on se cachait dans les maisons du village. On changeait
chaque jour d’endroit. Même nos familles ne savaient pas où nous étions ».
Une façon de protéger réciproquement et la famille et les hommes recherchés.
« Le soir nous allions nous cacher dans la montagne ». Au détour d’un
virage, Bechir pointe le doigt vers un endroit d’apparence anodine au-dessus de
la route « Ici, il y avait une sentinelle qui faisait le guet pour nous
prévenir si la police venait ». Je me rends compte à quel point la traque
et la cache de Bechir, Adnan et la dizaine d’hommes recherchés a mobilisé les habitants
de Redeyef. Une solidarité qui fut efficace face à une police nombreuse appuyée
par la frange « benaliste » de la population locale.
Mais la montagne n’est pas seulement l’alliée naturelle de la résistance.
C’est dans sa chair regorgeant d’or gris – le phosphate- qu’elle est exploitée
depuis plus d’un siècle par les hommes de la mine. Après la découverte de gisements de phosphate de calcium par un
scientifique français en 1885 (rappelons que la Tunisie fut une colonie
française de 1881 à 1956), les colons industriels décident très vite
d’exploiter le sol de la région de Gafsa.
En 1896 la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa est créée. On creuse alors des mines de fond directement
dans la montagne. « Il suffit de gratter la pierre et le phosphate est là,
à portée de main » explique Bechir. Il me fait observer les grands trous
creusés dans la roche, vestiges du temps où les mines n’étaient pas encore
exploitées à ciel ouvert. Nous grimpons vers l’une de ces excavations. Bechir, qui
a la particularité d’être très grand surtout par rapport à la taille moyenne
des tunisiens-nes, peine à se tenir droit. La hauteur du tunnel s’élève tout
juste à taille humaine. Il me fait remarquer dans chaque côté du mur une
rangées d’anfractuosités : « C’est ici qu’on plaçait les poutres pour
tenir le plafond car celui-ci pouvait s’effondrer à tout moment. »
Puis,
pointant la main vers la paroi où figurent des striures dessinant le
relief : « Ce sont les marques des pioches. Les mineurs piochaient à
la main pour extraire la roche ». C’est étrange de regarder ces marques
presque humaines gravées sur le mur. Comme des traces d’ongles de mains géantes
striant la paroi. Dans ces lieux, les accidents mortels étaient courants et beaucoup
de maladies liées au phosphate mangeaient - et mangent encore - la santé des
mineurs. Je me dis « C’est comme dans « Germinal » de Zola. A la
différence qu’on ne descend pas mais qu’on entre littéralement dans la roche. »
Et puis je me dis « non, c’est pas comme dans Zola, ce n'est pas un livre, c’est la réalité. Celle de
l’exploitation sans fin des hommes et de la terre. »
Bechir me conduit dans un autre endroit qui exprime la phase suivante de
l’exploitation des mines : celle de l’exploitation dite « à ciel
ouvert ». « C’était plus rentable pour les industriels ». Mais
pas pour les ouvriers qui ont vu leur emploi disparaître lors de ce passage
d’un mode d’extraction à un autre. De 1980 à 2000 la CPG a diminué ses
effectifs de 14 000 à 5 000 employés sur toute la région. Aujourd’hui,
tandis que les profits générés par l’exploitation de la mine ne cessent d’augmenter,
le taux de chômage dans la région de Gafsa dépasse les 40%... Bechir me montre en contrebas une carrière à
ciel ouvert. Difficile de se rendre compte de l’échelle de ce vaste chantier,
cette étendue sèche et poussiéreuse. Le soleil de mars éblouit par sa réflexion
sur la surface claire. J’imagine avec peine les ouvriers travaillant ici en plein
été dans une chaleur dépassant parfois les 40°. Plus de rentabilité pour les
dirigeants des usines mais aussi davantage de chômage et de pollution pour la
population locale.
Parmi les excavations creusées par l’homme et les grottes naturelles offertes
par la montagne, les militants recherchés par la police ont soigneusement
choisi leur refuge. Bechir me conduit vers l’une des grottes qui ont servi de cachette
durant les jours de traque. J’avise un rocher en forme de toit pointu qui
semble avoir été formé tout exprès pour eux. « C’est ici qu’on se cachait.
La journée on camouflait nos affaires au fond de la grotte et le soir on
dormait ici ». Il avise les vestiges d’un feu de camp près de l’entrée de
la grotte : « On chauffait notre repas, on préparait le café ici sur
le feu… » Et levant les yeux au ciel, vers un rocher surplombant la grotte
Bechir se remémore tout haut la sentinelle qui faisait le guet durant la nuit.
« Y avait-il des bêtes sauvages ? » Bechir sourit :
« Non, ici il n’y a que des sangliers… ». Je me rends compte trop
tard de la naïveté de ma question : les bêtes sauvages, c’étaient les
policiers…
L’endroit semble avoir été aménagé bien avant les événements. Bechir
m’invite à nous assoir sur de grosses pierres plates disposées en face d’un
petit plateau rocheux reposant sur des pierres : une table naturelle en
pierre improvisée. « Ici, les jeunes viennent boire des bières… » dit
Bechir, laconique. En reprenant la route, je me rends compte que nous sommes presque
au sommet de la chaîne montagneuse. Redeyef n’est plus à portée de vue et déjà
l’autre versant nous plonge vers la plaine désertique de Chott el-Gharsa.
Nous embrassons du regard le magnifique paysage à perte de vue. On croirait
presque regarder la mer… Mais non, c’est une nappe de sable et de sel, une
steppe à l’étendue infinie. Bechir désigne l’horizon laiteux : « En
face, là-bas c’est l’Algérie, à 60 kilomètres… Et ce que l’on voit qui brille
au loin, c’est le sel. » Dans cette région semi-aride, le sel des lacs évaporés,
les chott, affleurent à la surface de
l’eau issue en majorité des nappes souterraines situées à faible profondeur.
Mais plus loin dans les couches situées parfois à plus de 2 000 mètres, l’eau est pompée par les mines
afin de laver les tonnes de phosphate extraites chaque année. Ce faisant, elles
assèchent davantage et de façon irrémédiable la région…
Le regard perdu vers l’horizon, Bechir se raconte encore par bribes, et je finis
de reconstituer l’histoire : « C’est là que la police nous a arrêtés.
Nous voulions traverser le désert pour rejoindre l’Algérie. Mais la police nous
a arrêtés avant… » La montagne n’avait donc pas trahi ses protégés, dont
la cavale s’est terminée en plein désert. Un autre pan de l’histoire
s’entrouvre, que je relaterai bientôt au fil des paroles qui s’offriront à
moi…L’histoire sans fin des luttes pour la dignité.
En rentrant de notre excursion, nous croisons sur la route quelques barrages
faits de bric et de broc. Ce sont les ouvriers grévistes de la CPG (Compagnie
de phosphates de Gafsa) épaulés par les chômeurs qui bloquent les routes et les
voies ferrées afin d’empêcher le phosphate de sortir. Ils réclament toujours leurs
droits ainsi que du travail, un an après la chute du dictateur. La région de Gafsa, à l’avant-garde
de la révolution a été encore une fois oubliée, mise au ban comme un élément
perturbateur et indésirable.
Ici, l’histoire n’en finit pas de continuer…
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